jeudi 14 octobre 2021

Casse-Noisette en librairie

 

 

 "Et maintenant, ma chère demoiselle, dit Casse-Noisette,
ayez la bonté de me donner la
main

et de monter avec moi."

 

Alexandra Dumas Histoire d'un Casse-Noisette 1844

 

 

Notre Casse-Noisette sort aujourd'hui en librairie !
Aux éditions Nathan et L'Opéra de Paris, adapté par Pascale Maret.
 
J'étais impatiente qu'il soit disponible car j'ai eu beaucoup de plaisir à l'illustrer.
Je dis "notre" Casse-Noisette car cette histoire a été déclinée dans beaucoup de versions différentes, de ballets différents... Notre album est initié par la volonté de l'Opéra de Paris de présenter "leur" Casse-noisette.
 
 
 Cette histoire inventée par Hoffmann (1816), a été réécrite par Alexandre Dumas (1844). Ce dernier a pris beaucoup de liberté pour livrer une nouvelle version pleine d'inventivité, assez peu fidèle à l'original.

J'ai tellement aimé la préface de Dumas, que j'ai envie de vous la partager...
Il raconte avec malice pourquoi il a réécrit ce texte : il en valait de sa survie, telle une Shéhérazade prise en otage, non par un roi fou, mais par une bande d'enfants intraitable. Il rend hommage à l'oralité du conte, sa part d'improvisation, et à l’exigence de faire de son mieux, même (et surtout !) face à des enfants, une question de vie ou de mort.




 
(astuce : ctrl + pour agrandir)
 
 
 

Il y avait une grande soirée chez mon ami le comte de M..., et j’avais contribué, pour ma part,
à grossir la bruyante et joyeuse réunion en y conduisant ma fille.
Il est vrai qu’au bout d’une demi-heure, pendant laquelle j’avais paternellement assisté à
quatre ou cinq parties successives de colin-maillard, de main chaude et de toilette de
madame, la tête tant soit peu brisée du sabbat que faisaient une vingtaine de charmants petits
démons de huit à dix ans, lesquels criaient à qui mieux mieux, je m’esquivais du salon et me
mettais à la recherche de certain boudoir de ma connaissance, bien sourd et bien retiré, dans
lequel je comptais reprendre tout doucement le fil de mes idées interrompues.
J’avais opéré ma retraite avec autant d’adresse que de bonheur, me soustrayant non seulement
aux regards des jeunes invités, ce qui n’était pas bien difficile, vu la grande attention qu’ils
donnaient à leurs jeux, mais encore à ceux des parents, ce qui était une bien autre affaire. J’avais
atteint le boudoir tant désiré, lorsque je m’aperçus, en y entrant, qu’il était
momentanément transformé en réfectoire, et que des buffets gigantesques y étaient dressés, tout
chargés de pâtisseries et de rafraîchissements. Or, comme ces préparatifs gastronomiques m’étaient
une nouvelle garantie que je ne serais pas dérangé avant l’heure du souper, puisque le susdit boudoir
était réservé à la collation, j’avisai un énorme fauteuil à la Voltaire, une véritable bergère Louis
XV à dossier rembourré et à bras arrondis, une paresseuse, comme on dit en Italie, ce pays des
véritables paresseux, et je m’y accommodai voluptueusement, tout ravi à cette idée que
j’allais passer une heure seul en tête-à-tête avec mes pensées, chose si précieuse au milieu de ce
tourbillon dans lequel, nous autres, vassaux du public, nous sommes incessamment entraînés.
Aussi, soit fatigue, soit manque d’habitude, soit résultat d’un bien-être si rare, au bout de dix
minutes de méditation, j’étais profondément endormi.
Je ne sais depuis combien de temps j’avais perdu le sentiment de ce qui se passait autour de
moi, lorsque tout à coup je fus tiré de mon sommeil par de bruyants éclats de rire. J’ouvris
de grands yeux hagards qui ne virent au-dessus d’eux qu’un charmant plafond de Boucher, tout
semé d’Amours et de colombes, et j’essayai de me lever ; mais l’effort fut infructueux, j’étais
attaché à mon fauteuil avec non moins de solidité que l’était Gulliver sur le rivage de Lilliput.
Je compris à l’instant même le désavantage de ma position ; j’avais été surpris sur le territoire
ennemi, et j’étais prisonnier de guerre. Ce qu’il y avait de mieux à faire dans ma
situation, c’était d’en prendre bravement mon parti et de traiter à l’amiable de ma liberté.

Ma première proposition fut de conduire le lendemain mes vainqueurs chez Félix, et de
mettre toute sa boutique à leur disposition. Malheureusement le moment était mal choisi, je
parlais à un auditoire qui m’écoutait la bouche bourrée de babas et les mains pleines de petits
pâtés. Ma proposition fut donc honteusement repoussée.
J’offris de réunir le lendemain toute l’honorable société dans un jardin au choix, et
d’y tirer un feu d’artifice composé d’un nombre de soleils et de chandelles romaines qui serait
fixé par les spectateurs eux-mêmes. Cette offre eut assez de succès près des petits
garçons ; mais les petites filles s’y opposèrent formellement, déclarant qu’elles avaient
horriblement peur des feux d’artifice, que leurs nerfs ne pouvaient supporter le bruit des pétards,
et que l’odeur de la poudre les incommodait. J’allais ouvrir un troisième avis, lorsque
j’entendis une petite voix flûtée qui glissait tout bas à l’oreille de ses compagnes ces mots qui me
firent frémir :
Dites à papa, qui fait des histoires, de nous raconter un joli conte.
Je voulus protester ; mais à l’instant même ma voix fut couverte par ces cris:
Ah ! oui, un conte, un joli conte ; nous voulons un conte.
Mais, mes enfants, criai-je de toutes mes forces, vous me demandez la chose la plus
difficile qu’il y ait au monde : un conte ! comme vous y allez. Demandez-moi l’Iliade, demandez-
moi l’Énéide, demandez-moi la Jérusalem délivrée, et je passerai encore par là ; mais un
conte ! Peste ! Perrault est un bien autre homme qu’Homère, que Virgile, et que Le Tasse, et le
Petit Poucet une création bien autrement originale qu’Achille, Turnus ou Renaud.
Nous ne voulons point de poème épique, crièrent les enfants tout d’une voix, nous voulons
un conte !
Mes chers enfants, si...
Il n’y a pas de si ; nous voulons un conte !
Mais, mes petits amis.. .
Il n’y a pas de mais ; nous voulons un conte ! nous voulons un conte ! nous voulons un
conte ! reprirent en chœur toutes les voix, avec un accent qui n’admettait pas de réplique.
Eh bien, donc, repris-je en soupirant, va pour un conte.
Ah ! c’est bien heureux ! dirent mes persécuteurs.
Mais je vous préviens d’une chose, c’est que le conte que je vais vous raconter n’est pas de moi.
Qu’est-ce que cela nous fait, pourvu qu’il nous amuse ?
J’avoue que je fus un peu humilié du peu d’insistance que mettait mon auditoire à avoir
une œuvre originale.
Et de qui est-il, votre conte, monsieur ? dit une petite voix appartenant sans doute à une
organisation plus curieuse que les autres.
Il est d’Hoffmann, mademoiselle. Connaissez-vous Hoffmann ?
Non, monsieur, je ne le connais pas.
Et comment s’appelle-t-il, ton conte ? demanda, du ton d’un gaillard qui sent qu’il a le
droit d’interroger, le fils du maître de la maison.
Le Casse-Noisette de Nuremberg, répondis-je en toute humilité. Le titre vous convient-il,
mon cher Henri ?
Hum ! ça ne promet pas grand-chose de beau, ce titre-là. Mais, n’importe, va toujours ; si
tu nous ennuies, nous t’arrêterons et tu nous en diras un autre, et ainsi de suite, je t’en préviens,
jusqu’à ce que tu nous en dises un qui nous amuse.
Un instant, un instant ; je ne prends pas cet engagement-là. Si vous étiez de grandes
personnes, à la bonne heure.
Voilà pourtant nos conditions ; sinon, prisonnier à perpétuité.
Mon cher Henri, vous êtes un enfant charmant, élevé à ravir, et cela m’étonnera fort si
vous ne devenez pas un jour un homme d’État très distingué ; déliez-moi, et je ferai tout ce que
vous voudrez.
Parole d’honneur ?
Parole d’honneur.
Au même instant, je sentis les mille fils qui me retenaient se détendre ; chacun avait mis la main
à l’œuvre de ma délivrance, et, au bout d’une demi-minute, j’étais rendu à liberté.
Or, comme il faut tenir sa parole, même quand elle est donnée à des enfants, j’invitai mes
auditeurs à s’asseoir commodément, afin qu’ils pussent passer sans douleur de l’audition au
sommeil, et, quand chacun eut pris sa place, je commençai ainsi :

 
 
 
 

 
 

 
 
 
C'est cette version d'Alexandre Dumas qui a inspiré Tchaïkovsky (en 1891) pour en tirer un ballet, chorégraphié par Marius Petipa. On a déjà traversé trois pays (Allemagne, France puis Russie...) en près d'un siècle. Près de cent ans plus tard (1985), on fait le chemin inverse de Russie vers la France avec Rudolf Noureev, nommé directeur de l'Opéra de Paris, qui chorégraphie une nouvelle version de Casse-Noisette. Elle deviendra la version officielle du répertoire de l'Opéra de Paris, à mon sens la plus belle. C'est en s'appuyant sur la version de Noureev pour l'Opéra de Paris que cet album est écrit et illustré.
J'aime voir ces chemins croisés entre la France et la Russie. Marius Petipa, danseur français qui s'épanouit en Russie et donne naissance aux ballets les plus célèbres. Rudolf Noureev, danseur russe qui s'épanouit en France et permet à celle-ci de proposer ses propres versions des ballets inspirés par Petipa. Je dis que la version de Noureev est ma préférée : elle est moins sucrée, plus approfondie, mystérieuse et freudienne... j'espère avoir transcrit au mieux d'ambiance des tableaux de sa version, entre rêve fantastique et cauchemars. Pascale avait déjà fait un beau travail d'écriture pour transmettre au mieux ce ballet.
 
 
 

 
 
 
 
 

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